Prometheus 

2026  ·  Visuels

Les images laissent apparaître les bugs du logiciel où se plaquent des carrés noirs comme pour caviarder une technologie qui avance plus vite que sa propre représentation cartographique. Ce collage architectural montre la mutation d’un territoire sous l’impulsion de la New Albany Company, propriété du milliardaire Les Wexner (PDG de Victoria’s Secret). Après avoir racheté les terres agricoles pour les revendre aux géants de la tech, l’entreprise continue de spéculer sur un habitat résidentiel pourtant devenu paradoxal : l’utopie pavillonnaire se heurte ici au bourdonnement des serveurs. Entre expulsions pour démolition et départs forcés par les nuisances, les lieux se désertifient pour laisser place à un nouveau genre d’architecture.

L’allure de ce complexe industriel est en effet inhabituelle de par sa forme de tentes en aluminium recouvertes d’une toile imperméable, il s’agit de structures à déploiement rapide qui permettent de répondre à la demande croissante en puissance que requiert l’intelligence artificielle. Le projet s’intéresse ainsi tant au déploiement de ces mégastructures qu'aux imaginaires qu’elles suscitent, notamment par le choix de leurs noms qui n’ont rien d’anodins.    

Dans la mythologie grecque, Prométhée est le Titan rebelle qui déroba le feu sacré pour en faire don à l’humanité, l’arrachant à sa finitude animale. Pour Meta, Prometheus est un emblème marketing et infrastructurel : il est le nom donné à leur premier supercluster d’IA “titan”, un campus multi-gigawatts spécialement conçu pour l’entraînement et le déploiement de modèles d’IA de grande envergure, dans le cadre du programme de superintelligence de Meta annoncé par son fondateur Mark Zuckerberg en juillet 2025.
Prometheus est actuellement en construction à New Albany dans l’Ohio, où Meta y est implantée depuis 2017 au sein du New Albany Business Park, une zone industrielle de 3 642 hectares, où cohabitent déjà plusieurs géants de la tech dont Amazon, Intel et Google. Ce paysage, hybride de petits quartiers résidentiels et de Data Centers, abritera selon Zuckerberg le plus grand Data Center du monde une fois son installation terminée.

En baptisant son supercluster du nom du voleur de feu, Zuckerberg revendiquerait-il la capture d’une superintelligence capable de dépasser la création humaine ?

Il s’agit toutefois de ne pas oublier que dans le mythe grecque, le don du feu s’accompagne de Pandore. Façonnée par Héphaïstos sur ordre de Zeus, elle est celle qui apporte aux hommes la jarre contenant tous ses maux. L’IA générative émanant de ces superclusters pourrait-elle être notre Pandore ? Cette interface séduisante, cet assistant omniscient, ce cadeau gratuit offert à l’humanité. Ne serait-ce pas plutôt une boîte noire algorithmique qui, en s’ouvrant telle la boîte de Pandore, libère les maux que sont l’érosion de la vérité et l’obsolescence des compétences humaines ?

Mais le mythe reste une tragédie dont les architectes de la Silicon Valley auraient tort d’ignorer la chute. Si Prométhée libère les hommes, il subit aussi le châtiment de Zeus. Enchaîné au mont Caucase, le Titan se voit dévorer le foie par l’aigle dans un cycle éternel. Derrière la démesure du PDG de Meta se sentant pousser les ailes d’un démiurge se pose alors une question : le feu sacré que nous promet Meta est-il destiné à nous éclairer, ou sommes-nous les dupes d’un stratagème olympien ?